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lutineries de plumoc

Vendredi 13, Paris

15 Novembre 2015 , Rédigé par Renan Plaquet

Les sirènes commencent à s’espacer. La voix d’une femme les a couvertes pendant cinq bonnes minutes. Elle semblait être loin, j’entendais très faiblement son cri strident qui écartelait les murs pour avertir le monde : « L’horreur rôde dans le quartier. Un être cher est mort. Pitié, sauvez les vôtres. »

Ce n’est que le début d’une nuit sans fin pour Paris. Après les sirènes post-faucheuses qu’enveloppe la connerie médiatique viendra le bruit sourd. Il campera des jours, des mois, des années. Le brouhaha de vieux types adipeux, d’endimanchés de la semaine, animés d’une exclusive passion pour leur triomphe public. Femmes, hommes, politiques, journalistes, universitaires ou quidam trouvant oreilles, ils hausseront la voix en prononçant « peur », traineront sur « Islam » et marqueront cette pause, calculée, froide et banale, avant « terrorisme ». Des mots à nuages, répétés pour enfumer la chaire à croissance qui croupit dans la fange polluée.

Jouer des émotions, ces choses dont on ne vous parle jamais et, par lesquels on manipule.

Terminer, une fois pour toutes, le travail post-soixante-huitard qui a arraché aussi lentement que minutieusement les idéaux de nos parents rêvant naïvement d’un autre monde. Les nôtres (d’idéaux) poussent sous vide, sous contrôle domestique pour ne pas trop grandir et sont canalisés sans pour autant se tarir.

Les rêves révolutionnaires, ceux de conquêtes spatiales, de vie oisive, heureuse dans un coin reculé fanent dès le secondaire. La concurrence scolaire, la force normative broient les esprits et les aspirations. Seuls les « fils de » et quelques privilégiés biologiques ont la chance de voir loin. Le troupeau lui se contentera du carré d’herbe voisin, de cinq semaines de vacances par an dont il enjolivera le récit par habitude de la traditionnelle concurrence de bergerie.

Enfin les égarés, les lâchés du groupe, les lynchés des profs, ceux dont « on ne sait plus quoi faire » prendront le chemin de la débrouille et des méfaits, se lovant en loup sur le flan des ressentiments envers ce troupeau moqueur qui ne l’a pas attendu, qu’ils ont vu s’éloigner petit à petit. Sans diplôme, et dans un monde économiquement résigné à la loi du N.A.I.R.U (où une licence offre quelques emplois payés à peine au-dessus du SMIC), il se peut qu’ils prennent la première porte ouverte ; celle qui les éloigne radicalement des monstres de leur enfance qui suivirent les enseignant et ne se retournèrent que pour se réjouir de ne pas être les derniers.

Je suis un pur produit du système français, dont beaucoup de fascisants se revendiquent aujourd’hui, fière de cette « noblesse de naissance ». J’ai grandi en France et ai subi ses déformations sans jamais en être demandeur. Aucun pouvoir ne m’a été donné, même à la majorité. Aucune élection ne m’a donné de droit de regard sur les actes du candidat élu. Pourtant je suis français. C’est ce que disent mes papiers et en ces temps troublés je devrais me sentir plus français que jamais, vibrer de toute mon âme pour la « patrie » touchée en son sein. Parce que des inconnus porteurs de cette même carte sont morts à quelques centaines de mètres de mon corps bien vivant.

Non. Je ne suis pas plus français en cette nuit du 13 novembre qu’en celle d’avant. Je me sens bien plus proche du Syrien d’il y a quelques mois maintenant, celui qui n’avait jamais vu l’horreur, qui l’entendit pourtant, qui savait qu’il n’y était pour ni n’y pouvait rien mais culpabilisait. Devant son impuissance à avoir pu prédire, à avoir pu agir, ou à pouvoir enrayer ce vicieux cercle d’horreur qui ne fait qu’avancer.

Demain, la colère grondera. Le ressenti gonflera tous les camps, fera grimper la haine et annihilera l’espoir. Si vous n’en êtes pas déjà convaincus, écoutez politiques et journalistes, surfer sur la grande vague funeste pour grossir le nombre des yeux, des oreilles, de bulletins qu’ils captivent. Plusieurs humanités sembleront sortir de l’ombre et tous voudront nous faire croire qu’elles ne viennent pas du même soleil.

Demain, la COP 21 aura lieu, et la seule survie de tous les chefs d’État signera son succès, même si rien de décisif n’est entrepris pour celle du reste de l’humanité.

Notre civilisation, globalisée, intriquée par la concurrence dans cette grande course au capital qui n’aura jamais de ligne d’arrivée, n’offre aucune alternative. Les larmes des proches et le sang des victimes n’attiseront que les haines et les guerres partisanes stériles.

Demain, une colère singulière grondera en moi. Elle sera dirigée contre les responsables de cette nuit d’effroi, qui commença dès la chute d’un mur. Je ne peux me résigner à haïr bêtement ces âmes perdues qui creusèrent, à leur insu, le fond de la bêtise et de l’horreur humaine. Ce sont les pouvoirs politico-économiques de France, imbriqués dans le système-monde, théorisant le « taux acceptable » des décrochages scolaires, de souffrance au travail, de chômage, de pauvreté, d’exclusion, de ségrégations que j’exècre. Des semeurs de vent, indignés de leurs tempêtes. Je ne haïrai personne et me forcerai à embrasser toute l’humanité, du facho au barbu en passant par le dirigeant corrompu. Je vous encombrerai d’un amour diluvien au goût amer jusqu’à ce que vous renonciez à l’enfermement dans vos réalités, jusqu’à ce que vous vous rendiez compte que l’empathie est la clef pour pouvoir vivre en paix et laisser s’épanouir l’univers infini des réalités juxtaposées.

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Miguelito

9 Novembre 2015 , Rédigé par Renan Plaquet Publié dans #écrits d'atelier

Nous habitions une petite maison proche du sommet d’une rue pavée étroite et chaotique qui rebute les chauffeurs les plus aguerris. C’était une maisonnette à jardinet et aux nombreuses fenêtres. Un voilage grossier et jauni de nicotine venant préserver l’intimité de ma discrète famille. Ce « quartier » reculé du tumulte de notre grande ville était connu pour la discrétion de ses habitants. Seule la famille Richer, nos voisins mitoyens du bas laissaient quotidiennement exploser le plafond de décibels perçant le silence, couvrant les murmures par éclats de vaisselles et de voix. Ma mère disait souvent qu’à Galaca, les orages tonnaient et les Richer détonnaient.

Je les aimais bien moi les Richer. C’est vrai qu’ils criaient fort, cassaient tout et que la police avait été amenée, par deux fois, à venir calmer les choses. Malgré tout, ils s’aimaient. Je me souviens de la première fois ou la sirène avait recouvert le vacarme ambiant. Je devais avoir huit ans et n’avait pu réprimer ma curiosité. Armé de mon Smith et Wesson en plastique, je m’étais glissé dans le bureau de mon père que seule la poussière habitait. Sur la pointe des pieds pour éviter que le parquet ne me trahisse, j’avais patiemment traversé les trois mètres qui séparaient la porte de la fenêtre voilée. Par esprit d’aventure, j’avais rampé sous le bureau avant de me hisser sur la chaise qui me permettrait d’avoir une vue plongeante sur les héros de mon enfance en action.

Debout sur l’assise, la bouche ouverte pour tenter de garder le contrôle de mes respirations essoufflées, j’ai vu monsieur Richer sortir les mains dans le dos, suivi puis encadré par deux agents en uniforme. Machinalement, je glissais mon pistolet sous l’élastique de mon pyjama. Lorsque mes yeux replongèrent dans la rue, les trois hommes étaient arrivés devant la voiture dont le gyrophare continuait à tourner.

Mon souffle s’est coupé, mes paupières défièrent la gravité pour permettre à mes billes d’enfant d’être sûr de ce qu’elles voyaient : des mains de mon voisin, reliées par les poignées, dégoulinaient de sang. Beaucoup de sang. Plus qu’un enfant de sept ans en avait pu voir jusque là. J’étais pétrifié, par le flot d’images fantasmées qui déferlait dans mon cerveau. Tant de rouge sur ce jean. Sa chemise, ses chaussures : il était impossible qu’il ait appartenu à une unique personne. C’était certain, il avait battu ça femme, cette dame potelée et inélégante qui se plaignait sans arrêt à en faire fuir les gens dès qu’ils entendaient poindre les premières notes suraiguës de sa voix stridente.

Et Miguelito-ciclomotor, leur fils, mon ainé de deux ans et cadet de dix centimètres ? Ce gamin qui devait m’apprendre à courir aussi vite et aussi loin que lui, avait-il réussi à se recroqueviller, à se contorsionner suffisamment pour échapper aux gargantuesques mains de son charpentier de père ? sans doute avait-il essayé, il s’était mis à courir quand la fureur paternelle avait fait volet en éclat le bois ou la faïence de son abri. Avait-il réussi à fuir ou avait-il été saisi ? Battu à sang ? À mort ?

Le claquement simultané de la portière policière et de la porte d’entrée de notre maison m’arrachait aux questions. Traversé par la peur d’être découvert, j’avais couru sans retenue, oubliant la discrétion pour me précipiter dans mon lit, enrouler mon corps dans le drap et simuler grossièrement un sommeil profond sous les yeux incrédules de mon père.

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