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lutineries de plumoc

Par les yeux de ta mère

27 Septembre 2015 , Rédigé par Renan Plaquet Publié dans #écrits d'atelier

Le soleil brûle nos peaux, mais sèche nos tissus et fixe les pigments de nos teintures. Les vois-tu ma fille ? Les pauvres mains de ton père ? Osseuses, harassées par des années de désolation. On dirait des osselets, si bien que j’ai peur, à chaque mouvement brusque, d’entendre mes phalanges s’éparpiller au sol, se confondre avec les pierres. Ces pierres qui nous ont vues grandir, qui allongèrent nos pieds à force que nous les y étalions chaque jour, elles sont les témoins discrets des moindres détails de nos vies.

Elles sont là et bien que tout le monde les voit, personne ne les regarde. Et si je sais qu’elles sont au cœur de la vie depuis le premier de nos pères, je doute qu’elles suivent, qu’elles comprennent la folie galopante des hommes qui fuient le bozkachi pour répandre le sang des hommes. Ce sang transforme l’homme en chien, la haine autophage se gonfle d’elle même.

J’en voudrais presque au vent qui me retint, envers et malgré tout, en ce jour béni de Dieu. Je m’en allais combattre. Défendre notre terre, la teinturerie de mon père qui te reviendra bientôt et les montagnes de pierres où chaque arbre s’élève comme un miracle.

Nous attendions Rami, le cadet des trois fils émoussés par les larmes d’une mère qui essayait, à une ultime reprise, de briser le mouvement, de sauver un des fils qu’elle avait pris tant de soin à élever.

Mon père vint vers Tariq et moi. Les yeux mouillés, gonflés de ces larmes qu’on ne peut laisser couler. Il posa un chèche sur mes épaules : « Tu es sur mon fils ? » J’hochais la tête lentement, les yeux baissés, et ajoutait lâchement lorsque son front toucha le mien, que nos âmes ne pouvaient se voir : « S’il le faut ».

Puis ce fut le tour de Tariq : « et toi, tu es sur ? » « Oui » répondit notre ainé en regardant notre père comme s’il était son fils. Le chèche passa autour de son cou et le serra fort sous l’effet du vieil homme forçant son fils à lui offrir, une dernière fois peut-être, une oreille attentive. Je n’appris que bien plus tard ce qu’il lui avait confié.

J’étais pourtant éveillé. Je ressentais mon sang s’écoulant dans mon corps, le soleil intensifier son poids un peu plus chaque seconde et l’odeur des adieux, recouvrant celles de la peur qui s’était installée dans le village. Mais le vent a soufflé et je n’ai pu entendre.

Le vent a soufflé comme sur la plaine, s’engouffrant dans l’enclave abritant le village pour faire vivre les étoffes et s’envoler mon chèche. Ce bout de chez nous, reçu des mains de mon père, je l’aurai pourchassé n’importe où. J’ai couru comme je ne l’avais plus fait depuis le dernier jeu de cerf-volant de mon enfance : le nez en l’air, les yeux fixés sur les ondulation et retournement du tissu qui virevoltait.

Combien de temps cela a duré ? Jusqu’où ai-je couru ? Je n’aurais pu le dire. J’étais absorbé par la finalité de ma course contre le vent. J’aurais marché hors de la Terre s’il l’avait fallu !

Le vent finit par relâcher sa proie. Lentement, mon chèche retrouva l’horizon et ta mère l’attrapa. Elle me le tendit en fixant mes yeux. Elle faisait aller et venir ses grands yeux verts d’un côté à l’autre de mon nez et cherchait dans mes iris, à savoir qui j’étais. Une statue pétrifiée, une poupée de chiffon incapable de bouger, voila qui j’étais face à ces deux émeraudes.

« — Tu pars à la guerre ?

— Oui… » Son regard jaillit hors du mien, elle fit demi-tour et baissa la tête. « Ne te fais pas tuer et reviens. »

Elle s’avança vers la ville proche, s’interrompit après une dizaine de pas pour déposer l’étoffe qu’elle piégea sous une pierre avant de reprendre sa route. J’ai attendu que sa silhouette disparaisse dans le lointain avant de récupérer ce bout de chez nous que le vent animait toujours.

Je rentrais amoureux, prêt à livrer une tout autre bataille : l’expliquer à mes frères. Tariq cracha à mes pieds. Rami n’a rien dit, mais son envie vacilla comme une flamme sous le souffle d’un enfant. Il tituba pourtant dans les traces de notre ainé.

J’ai été lâche d’amour, à la honte de tes oncles, à la fierté de grand-mère. Parce que ta sainte mère ne voulait pas que je meure et pour toutes les promesses qui émanaient de ses yeux.

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instant volé

27 Septembre 2015 , Rédigé par Renan Plaquet Publié dans #écrits d'atelier

Aie... un texte court écrit en « speed » que je n’aime vraiment pas à la relecture. Peut-être que je le retoucherai un de ces jours.

Dimanche en fin d’après midi, le soleil se faufile entre les ruelles pour se poser sur les pavés montmartrois. Près d’une épicerie, ça sent l’abricot, la figue, le basilic et la banane en fin de vie. Des couples mignons et d’autres — jaunes et ternes — défilent. Des groupes de filles plutôt jolies marchent de démarches qui font virevolter les étoles qu’elles portent, prolongeant chacun de leurs mouvements, accentuant la grâce de leur balade.
La voix grave et bienveillante de mon vieux prof de bio se rappelle à mon esprit : « La vie n’est-elle pas merveilleuse ? » Bien sûr qu’elle l’est mon vieil émerveillé, du moins lorsqu’on arrive à y poser les bons regards.
J’ai mis plusieurs années à le comprendre, et encore aujourd’hui, il faut souvent forcer, lutter contre mes organes, ajuster la visée, se concentrer sur la mise au point et surtout vouloir observer pour capter les trésors qui se jouent sous notre nez.
Pas plus tard que trois pas après cette nuée de volupté, un homme grand et mince ajustant ces lunettes de soleil à la sortie de l’épicerie se retourne pour s’assurer que son jeune fils le suit. Le bout de bonhomme qui ne doit pas avoir trois ans s’inquiète, lorsqu’il retrouve à côté de sa trottinette en plastique bleu celle, rouge d’un autre bambin : « Et si quelqu’un à la même, comment je reconnaitrais la mienne ? »
Après le léger rictus d’un père amusé et attendri, les yeux du grand homme se baissent avec sérieux pour coller à l’anxiété de son gosse : « Une fois à la maison, on collera un sticker (stickeur) dessus. »
Les jeunes sourcils se froncent et ses lèvres se pincent. Concernant la gravité dévolue à cette situation de crise émergée de sa pensée, il joua l’homme sérieux jusqu’à cabotiner un hochement de tête. Après encore deux secondes de réflexion, il releva la tête, coupant la course de son regard se ruant dans le lointain pour essayer de se perdre en vain, pour regarder le verre fumé posé sur le nez de son père. Convaincu, il conclut cet échange d’un : « On va sticker ! ».

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Cher ami

27 Septembre 2015 , Rédigé par Renan Plaquet Publié dans #écrits d'atelier

La première version toute nue, non retravaillée.

« Je suis désolé, je sais pas ou me foutre... »

Je pourrais te mentir, te dire que je n’ai rien vu venir, qu’elle m’a cueillit comme un bleu, mais on se connait trop. On a tellement déteint l’un sur l’autre que je ne saurais plus dire qui a apporté quoi...

J’ai bien vu sur le pas de porte, dès la première seconde. Ces yeux étaient étranges. Elle n’en avait jamais posé des comme ceux-là, ni sur moi, ni sur qui que ce soit. En tout cas, pas devant moi. Ça m’a troublé à tel point qu’il m’a fallu quelques secondes pour revenir de l’apnée de cette plongée dans les eaux du bleu profond de ses yeux.

Elle grelottait sous la porte-cochère, trempée par une pluie légère, mais continue qui ne laisse à aucun promeneur la moindre chance. Les épaules rentrées, les bras joints devant les hanches et le dos vouté à l’excès : elle semblait vouloir faire de son corps un iglou humain. Un édifice éphémère en lutte perdue d’avance face à l’inéluctable bruine qui éteint tous les feux et efface toutes chaleurs.

Dans un geste et sans bruit, je l’ai fait rentrer. Cet effacement du corps venant mourir en prolongement de porte signait ma rémission. Une défaite d’entrée qui annihilait l’idée d’un jeu. Nous le savions tous deux. Le mascara coulant avait camouflé les lames de glace, paisiblement aiguisées par le goutte-à-goutte de l’ondée, qui jaillirait de ses yeux au moment voulu.

Quelques instants plus tard, elle s’avança jusqu’à la table du salon, sous un T-shirt long que je lui avais prêté, mais sans le short qui, selon ces dires, ne faisait que tomber. Ce fut, je te le jure, le seul sourire qu’elle eut de moi ce soir-là. J’ai honte de l’avouer, comme j’avais trop honte de cette situation pour lever le regard. Je fuyais dans la contemplation du circuit redondant de ma cuillère dans la tasse à café, cherchant à dissoudre un sucre imaginaire.

Elle s’assit près de moi, la jambe gauche en tailleur. Son genou vint se coller au mien. La surprise de cet électrique contact me fit enfin lever les yeux qui croisèrent les siens. Perdu... la peur malsaine m’avait pétrifié.

Mon amie n’était pas devant moi. Je ne retrouvais ni ses sourires ni son rire sonore dont le rythme lancinant faisait résonner les graves ni le regard bienveillant annonçant l’arrivée d’une main légère s’arrimant à l’épaule d’un ami en détresse. C’était un monstre d’a-passion, une mécaniste de la séduction qui suivait une procédure préétablie, une boite à musique qui veut passer pour un orchestre symphonique jouant chaque enchainement, chaque silence, chaque note dans une perfection déshumanisante. J’étais son instrument et elle se jouait de moi.

C’était une harpie qui mordait mes lèvres, et lacérait mes chaires après que ces harpons de glaces m’aient crucifié sur le canapé. Elle repartit bien avant que ses traits aient fondu, je ne pus me relever qu’au fin fond de la nuit, quelques minutes avant que le soleil ne vienne éclairer ma faiblesse.

Je sais que tu ne me pardonneras pas. Je ne te le demande pas. Même si c’est elle qui a tout prit, que je ne lui aie rien donné. Je lui ai tout laissé, elle n’a eu qu’à se servir.

Je te mentirais si je te disais que je n’avais jamais pensé à ce moment, aux trouvailles de nos deux corps. Il berce mes nuits et agite mes réveils depuis que je l’ai rencontré. Et je t’en ai voulu et je t’ai envié d’avoir autour du bras, le sien qui se posait.

Je voudrais t’expliquer, te dire que ce fut horrible et que ça va me hanter, même si ce châtiment est bien peu par rapport à ce que je t’ai fait. Je voudrais t’implorer de me casser la gueule à me faire sauter les dents, de me piétiner chaque jour, à doubles doses les dimanches et jours fériés. Mais rien ne sort à part « Je suis désolé ». Non, rien ne peut sortir de cette trachée que la trahison a scellée, murant le repentir qui ne cesse de s’agiter me maintenant éveillé quand il ne me fait pas vomir.

Je voudrais te dire mon ami, mon frère, à quel point j’ai envie, à cet instant précis, de voir jaillir ce poing que tu serres si fort que je le vois trembler. De le voir grossir jusqu’à l’impact qui éteindrait la lumière qui fait reluire l’horreur de ma passivité.

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flammelette

27 Septembre 2015 , Rédigé par Renan Plaquet Publié dans #dérouiller

Un texte qui date de cette hivers, mais approprié à ce début de projet...

À la lueur d’une flammelette que chaque souffle d'air fait vaciller. Elle semble tellement fragile, éphémère, en sursis, que j’ose à peine respirer. Même mon écriture ralenti pour ne pas perturber la petite flamme qui s’accroche et s’anime au rythme de nos vies.

C’est comme avoir un chaton et ne plus oser marcher de peur que ce fripon se glisse sous vos pieds à chacun de vos pas. Il faut s’apprivoiser, s’en approcher doucement, apprendre à la connaître, tester ses limites et les nôtres aussi pour éviter de ce brûler.

Au bout d’un temps elle devient nôtre. Parce qu’on s’est habitué et que l’on joue sans crainte, à la faire virevolter comme une soliste Russe du Lac des signes, ses mouvements suivent les nôtres au point de se confondre, avant qu’elle ne vieillisse et termine la cire qui, lui sert de sève. Elle agonise et tressaute à nous faire pleurer.

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